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Marjolaine MORIN - La Bambouseraie
Marjolaine Morin La Bambouseraie
Marjolaine Morin est un écrivain qui se consacre d'abord aux nouvelles.
Parallèlement, elle a suivi un cursus universitaire de lettres modernes, à Nantes ; titulaire d'un Master 2 de recherche, elle prépare une thèse de doctorat, dirigée par MM. Jean Garapon et Philippe Forest, sur Marcel Proust.
Elle compose actuellement un premier recueil de nouvelles, à l'atmosphère mystérieuse et tragique. Elle y révèle un talent d'écriture sensible et imaginative, sur des sujets qui évoluent à la frontière du réel et de l'irréel.
On s'en rendra compte dans le livre des éditions Orion, Beauté de Venise et de son carnaval, où l'on pourra lire une belle nouvelle intitulée « Au-delà des ombres ».
En attendant, le lecteur peut découvrir ici même une autre nouvelle inédite, qui évoque les forces secrètes de la Nature :
LA BAMBOUSERAIE
Le chaud soleil de l'après-midi finissante traverse le rideau de bambous et en auréole les feuilles d'une douce lueur dorée ; ainsi, ses rayons brûlants viennent mourir en flaques éparses sur le sol recouvert de feuilles déjà sèches. Tout à côté du chemin, la bambouseraie reste sombre et fraîche, car ses centaines de bambous, dressés tels des soldats au garde à vous, ne laissent filtrer que peu de lumière. Comme légèrement indisciplinés, ils oscillent lentement sous la brise, en un murmure à peine perceptible. C'est un trésor que cache en son sein cette bambouseraie, une source d'eau fraîche et claire où quelques poissons remontent à la surface en quête d'oxygène. Les bords de la mare sont gonflés d'une mousse verte et soyeuse - que traversent avec peine des insectes colorés - envahis par de hauts bouquets de fougères et des arbustes dont les fleurs roses, oranges, jaunes se mirent à la surface de l'eau, y déposant leur reflet en autant de cercles multicolores. Un rossignol égaie la Nature de son chant strident, un écureuil fourrage dans les feuilles mortes, à la recherche de noisettes oubliées et enfouies. Ainsi, comme maîtresse de la Nature, l'immense bambouseraie règne seule, silencieuse, si ce n'est le bruissement de son feuillage, le murmure de l'eau.
Hormis la compagnie des oiseaux, rongeurs et insectes, elle accepte celle, depuis quelques temps déjà, d'un petit garçon solitaire qui vient observer les trésors qu'elle renferme, parfois avec un livre qu'il reste des heures à parcourir allongé au milieu des bambous. Comme elle ne sent que respect dans l'âme de ce petit garçon, elle l'accepte. Elle avait encore en mémoire la sensation d'écrasement de chair entre ses bambous - qui pour une fois s'étaient changés en agents exterminateurs - d'un homme impudent qui voulut un jour la clairsemer, et préférait ne jamais recommencer. Ce petit garçon n'est pas comme les autres, car il est persuadé que la Nature a une âme, et c'est pour cela qu'il cherche parfois à unir le battement de son cœur à ce qu'il croit être celui des bambous ; mais la bambouseraie ne peut lui faire entendre le sien, car alors, ce serait la fin de son secret et de sa tranquillité. En échange de cette dévotion à la Nature, elle laisse le garçon déambuler comme il le souhaite, ce qui représente déjà beaucoup.
Aujourd'hui, le garçon est venu avec un livre de poèmes et a, par hasard, trouvé celui qui, pour lui, décrit parfaitement le lieu qu'il aime tant :
« C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »
Le petit garçon marche entre les arbres, sans prêter attention à leur murmure, qu'il recherche pourtant si ardemment d'habitude. Maman a été méchante aujourd'hui. Quand elle l'a vu rentrer de la bibliothèque avec un nouveau livre, elle a encore hurlé, le lui a arraché des mains pour le mettre à la poubelle. Puis elle l'a enfermé dans le placard. Il en frissonne encore, dès qu'il se remémore la pénombre, les insectes et l'odeur, celle de sa propre urine. Car Maman l'enferme parfois si longtemps qu'elle l'oublie, à tel point qu'il se demande si elle n'est pas partie, abandonnant la maison en le laissant dans son placard pour le punir. Mais à chaque fois, Maman revient ; alors il cligne ses yeux meurtris par la lumière à laquelle il n'est plus habitué, il tente de dire un mot, s'excuser peut-être, mais le regard de Maman est si dur qu'il n'ose rien faire sinon la suivre. Elle lui fait couler un bain, le savonne sans ménagement comme pour lui arracher la peau, grimace sous l'odeur nauséabonde que dégage son fils, alors qu'elle est la seule coupable. Elle le met au lit, sans lui dire un mot, encore moins l'embrasser. Sa chambre ne ressemble pas à celle d'un petit garçon : il n'y a que deux meubles, les murs sont désespérément blancs, car Maman lui interdit toute décoration. Chaque soir, pour s'endormir, le petit garçon imagine le décor qu'il rêverait d'avoir : une tapisserie qui imiterait la bambouseraie.
Maman est folle. Le petit garçon a seulement huit ans, mais il l'a bien compris. Jamais, à l'école, il n'entend parler des autres mères qui enfermeraient leur fils dans un placard des heures durant ou qui leur interdiraient toute lecture. Il est le premier de la classe, non par réel goût du travail, mais parce que le premier qui finit ses exercices peut aller lire quantité de livres qu'il souhaite sur une petite banquette au fond de la classe. Chaque fin de trimestre amène la récompense ultime pour le meilleur : emporter chez lui le livre de son choix. Le petit garçon l'a fait à quatre reprises, cachant le livre sous ses vêtements puis le dissimulant sous le sommier de son lit. Il n'ignore pas que, si Maman découvrait cela un jour, le châtiment serait terrible. Les sorties mensuelles avec l'école à la bibliothèque représentent les plus belles heures de sa vie : entouré de centaines de livres, baignant dans l'odeur si particulière de l'encre et du papier, il est enfin heureux. Mais la première fois où, fier et naïf, il est revenu de la bibliothèque avec, dans les mains, Eugénie Grandet, qu'il avait aimé au point de vouloir le faire découvrir à Maman, celle-ci est entrée dans une rage proche de la folie, et l'a enfermé dans le placard une journée entière. Pour une raison qui lui échappe, Maman ne supporte pas les livres. Il a souvent constaté que les pires punitions qu'elle lui inflige ont toujours pour origine un livre. Quand il salit ses vêtements, rote, parle trop fort, elle lui donne un coup de bâton ; mais s'il lui montre un livre, essaie d'évoquer une histoire ou demande la permission d'en emprunter un, il est enfermé dans le noir, au milieu des araignées, cafards ou crapauds, selon ce que lui commande l'humeur de Maman. Mais ce qu'elle ignore et qu'a découvert son fils, c'est que la vie ne vaut guère la peine d'être vécue sans les livres et sans l'imagination qu'ils mettent en branle, et que le petit garçon qu'elle voudrait tant museler, est prêt à prendre mille risques pour pouvoir simplement... lire.
Un seul moment de la journée est propice à sa liberté, entre l'heure où il termine l'école et celle où Maman rentre du travail. Maman se fiche complètement de ce qu'il fait entre seize heures et dix-huit heures ou de ce qui pourrait lui arriver. Il court alors le plus vite possible à la bibliothèque prendre un livre et va le lire au milieu de la bambouseraie. Dans le chaos affectif et psychologique qu'est sa vie, la bambouseraie représente et cristallise tout le mince bonheur auquel il a droit. Dans cette Nature préservée, il se sent en sécurité, loin de la folie maternelle, seul avec les bambous, l'écoulement paisible et invariable de l'eau. Il est si seul qu'il en est arrivé à considérer cette bambouseraie comme son amie, comme une entité réelle et vivante, pourvue d'une âme, comme lui. Maman dirait que ce sont de mauvaises pensées, absurdes, mais lui n'a que cela ; et il est certain d'avoir entendu la bambouseraie respirer, murmurer, selon un langage qui lui est propre. Elle vit, elle est capable d'agir. Dans sa prescience, le petit garçon devine même qu'elle pourrait le détruire s'il lui faisait du mal ; peut-être le dormeur du val n'est-il rien d'autre qu'une victime de la bambouseraie ?
« J'ai trouvé un très beau poème aujourd'hui » lance le petit garçon au milieu des bambous. Ceux-ci penchent leurs feuilles oblongues vers lui, comme pour mieux écouter. Le petit garçon leur déclame le poème, du mieux qu'il peut.
« La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse,
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;
Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?
Ailleurs, bien loin d'ici ! Trop tard! Jamais peut-être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais ! »
« Je me sens très ému quand je lis ça, toi aussi j'en suis sûr. Mais, je me demande s'il est vraiment possible de tomber amoureux d'une inconnue qu'on ne voit qu'une seconde. Qu'en penses-tu ? » La bambouseraie expire un murmure en guise de réponse.
Il y eut de nombreux jours ainsi, durant de nombreux mois. La bambouseraie se surprit même à attendre impatiemment le petit garçon et ses histoires. Elle avait pris goût à l'écouter, espérait qu'il comprenait ses murmures d'approbation. C'était un nouveau livre chaque jour, sauf si l'histoire était très longue, car le petit garçon devait partir, toujours à la même heure. Ce furent les tragiques aventures de David Copperfield, les excentricités de Jem et Scout Finch, les plans diaboliques de Vautrin, les loufoqueries d'Alice qui résonnèrent des mois durant dans la bambouseraie, l'animèrent d'une vie plus riche qu'elle n'avait jamais eue. Mais un jour, Les Illuminations passionnèrent tant le petit garçon qu'il dépassa sans s'en rendre compte l'horaire habituel et rentra chez lui passées dix-huit heures. Il ne revint plus jamais, et ce fut la fin des aventures littéraires de la bambouseraie, ainsi que de son amitié avec le petit garçon.
Edgar Fedden était un homme pragmatique. Il devait sa réussite à un esprit clair et lucide, pourvu d'une intelligence pratique qui ne s'embarrassait pas toujours de scrupules. Ses collègues comme ses concurrents admiraient sa capacité à aller toujours de l'avant, sans se poser de questions. La vérité était que, pour rien au monde, il n'eût voulu passer pour un être psychologiquement fragile, image qui lui aurait fait perdre son aura de riche promoteur responsable, organisé et travailleur. Afin d'y mieux parvenir, Edgar avait enterré toute son enfance au plus profond de son esprit ; le seul vestige en était aujourd'hui un auriculaire coupé, conséquence d'une lointaine colère maternelle paroxysmique dont il avait enfoui l'horreur le plus profondément possible. Tout était oublié : le pragmatisme d'aujourd'hui avait racheté la folie d'hier. Il avait mis une telle énergie à oublier le petit garçon qu'il avait été qu'il y était parvenu, en devenant un homme bien différent, antithétique du garçonnet de son enfance ; tout cela s'était produit lentement, progressivement, presque de manière inconsciente et, maintenant, le temps de son enfance baignait dans un brouillard opaque, terrifiant, qu'il désirait ne jamais dissiper par peur de ce qu'il trouverait derrière. Il ignorait, par exemple, pourquoi il avait horreur de la nature sous toutes ses formes, ne quittait jamais la ville et n'imposait partout que des plantes en plastique. La vue des hauts arbres lui procurait un frisson désagréable, et il passait vite son chemin. Le premier psychanalyste venu lui aurait affirmé que l'explication de tout cela se cachait beaucoup plus près qu'il ne le croyait, juste sous la surface. Il suffisait de se souvenir. Edgar savait, bien sûr, que la solution à sa vie présente résidait en lui, dans le temps bien précis de son enfance, comme de gros rochers sombres laissent deviner leur masse menaçante sous la surface clair et en apparence paisible d'un lac ; mais aller chercher cette solution, c'eût été réveiller la folie, et cela, pour Edgar Fedden, riche promoteur aux principes de vie simples et empiriques, représentait la pire terreur qui soit.
Oui, Edgar Fedden était un homme pragmatique et, le croyait-il, sans souvenirs.
Tout cela explique pourquoi, un jour de juin 1998, Edgar Fedden n'hésita pas à accepter un gros contrat avec un autre promoteur, qui devait lui faire vendre son âme au diable. Alors qu'il possédait la moitié des bâtiments de la ville, son concurrent, propriétaire de l'autre moitié, lui proposa une association qui leur rapporterait des millions : construire un immense parc d'attraction, avec complexe hôtelier et de restauration, à la sortie de la ville. Un seul problème, minime, se présentait à eux : une bambouseraie occupait à l'heure actuelle l'emplacement du futur parc, bambouseraie pour laquelle une association de citoyens se battait depuis des années afin qu'elle devînt un site protégé, donc intouchable. La maire n'avait pas encore donné son accord et le dossier reposait, en attente d'une initiative. Cet espace, plaidaient l'association, abritait des espèces rares d'oiseaux, insectes, fleurs qui mourraient sans leur environnement. Malheureusement, ce n'était pas là le genre d'argument à convaincre Edgar Fedden. Il signa le contrat, sans se douter des conséquences.
La vague de protestations soulevée à l'annonce du projet fut immense. L'association inonda la ville de tracts et investit le bureau du maire, le suppliant de stopper le projet en décrétant la bambouseraie zone naturelle protégée. Le maire fut partagé entre satisfaire ses citoyens et laisser faire les promoteurs ; l'argument de l'argent prima sur celui de la Nature. Dès la fin du mois de juin, les machines furent sur place et détruisirent tout : on coupa les bambous qu'on chargea dans un camion, on combla la source par une coulée de béton. Edgar ne se rendit pas sur place, n'éprouvant que désintérêt pour ce qu'ils avaient détruit et ne raisonnant qu'en termes de mètres cube de béton, de parpaings, de verre, de tuyaux. Ainsi, il ne put savoir que l'inattendue et violente douleur qui explosa dans sa tête en pleine après-midi correspondit exactement au moment où les bulldozers arrachèrent les premiers bambous.
L'ex concurrent désormais associé insista plusieurs fois pour qu'Edgar vint voir l'avancée des travaux, mais il refusa toujours, prétextant des occupations juridiques et administratives. En réalité, Edgar demeurait des heures entières assis à son bureau, dans le noir complet, essayant de supporter ses violentes migraines. Plus que de la souffrance, il était désemparé du simple fait d'être malade, lui qui avait toujours joui d'une santé de fer. Dans un premier temps, il ne fit pas la corrélation entre l'arrivée subite des migraines et le début des travaux ; puis vinrent les voix.
L'associé d'Edgar était bien assez satisfait pour deux : les travaux avançaient vite, les fondations avaient été posées, les tuyaux couraient dans le sol et une plaque de béton de plusieurs dizaines de mètres carrés avait été coulée. Les ouvriers, satisfaits, travaillaient vite et bien, dans la bonne humeur. En surface, tout était tranquille ; sous la terre, la colère grondait.
Ce fut durant une nuit chaude des premiers jours de juillet qu'Edgar entendit pour la première fois les voix qui allaient le rendre fou. Sa migraine s'étant calmée, il pouvait enfin se reposer. Tout d'abord, il crut qu'il rêvait ; mais lorsqu'il ouvrit les yeux, les chuchotements étaient toujours là. Dans sa tête résonnaient de multiples voix, parlant tout doucement, mais de façon incompréhensible, car elles semblaient s'entrechoquer en une masse indistincte. Les voix ne se taisaient pas, quoi qu'il tente de faire. Elles faisaient revenir sa migraine et gonflaient ses tempes d'une violente et douloureuse pulsation. Désemparé, seul dans le noir, Edgar ne pouvait se défaire de l'impression qu'il connaissait ces voix, qu'il les avait déjà entendues dans un autre temps.
Le premier coup de fil de ce qui allait être une longue série résonna dans la faible lueur matinale. Edgar s'éveilla avec peine, n'ayant dormi qu'au petit matin lorsque les voix avaient cessé. Ce fut une voix catastrophée, implorante qu'il entendit à l'autre bout du fil. « Monsieur, je suis désolé de vous déranger, mais je ne savais pas quoi faire ! Je suis l'ouvrier en chef de votre chantier et... Je n'ai jamais vu ça, c'est incroyable ! ». Edgar retrouva presque instantanément sa personnalité d'homme habitué à commander, dont on écoute les ordres, et demanda à l'ouvrier de se calmer et de raconter les choses posément. Il eut néanmoins du mal à croire ce qu'il entendit, et ce ne fut que l'alarme extrême qu'il sentait dans la voix de l'ouvrier qui le convainquit. Après avoir rassuré l'ouvrier, il appela son associé. « C'est Edgar Fedden. L'ouvrier en chef du chantier vient de m'appeler, il s'est passé quelque chose cette nuit. Des pousses de bambous sont sorties du sol et ont cassé tout le béton. Toute la surface coulée est foutue. Les tuyaux ont crevé, il y a eu une inondation. Quant à la source qui avait été comblée, l'eau a rejailli du sol en brisant le béton aussi. » Edgar dit tout cela d'une voix calme, et pourtant, il se fit l'effet d'être fou. Il demanda à son associé d'aller vérifier sur place, et celui-ci l'appela pour confirmer les dégâts. « C'est une catastrophe, tout est détruit, il faut tout recommencer ! Et pour quelques bambous ! Tu le crois, toi ? ». Afin d'avoir une explication rationnelle, on fit venir un botaniste, spécialiste des bambous. Il examina longuement le chantier, regarda les pousses à la loupe. « Je peux déjà vous dire qu'il s'agit de rhizomes leptomorphes, plus communément appelés traçants. Ils ont la particularité de pousser horizontalement sur de très longues distances. Quant aux pousses, elles peuvent surgir n'importe où, n'importe quand. Sachez qu'à l'heure actuelle, vous marchez sur un gigantesque quadrillage de rhizomes qui s'étend de façon méthodique et organisée, comme une toile d'araignée. Les pousses ont une grande force, elles sont capables de renverser un siège ou un tronc creux qui se trouveraient sur leur chemin pour sortir du sol. Mais je n'ai jamais vu jusqu'à aujourd'hui, ni entendu parler de pousses capables de perforer le béton, c'est inouï. Il n'y a rien que vous puissiez faire à part les arracher, mais même si vous faites disparaître les pousses, les rhizomes sont toujours en dessous, inamovibles. Ils sont comme des racines d'arbres, mais en mieux, car leur quadrillage les rend extrêmement solides. Ils sont peut-être étendus sous toute la ville, qui sait. Arrachez les pousses, mais si elles sont sorties une fois, cela peut se reproduire. »
Ne pensant qu'aux futurs profits, Edgar et son associé décidèrent de faire comme si rien ne s'était passé et ordonnèrent qu'on arrachât les pousses. Les ouvriers reprirent le travail, mais dans la crainte que leur labeur ne soit à nouveau détruit. Le seul à savoir que rien ne rentrerait dans l'ordre était Edgar : sans en savoir la raison, il avait compris que ses terribles maux de tête étaient liés à ce qu'ils avaient fait à la bambouseraie, mais il ignorait comment les arrêter. Le jour, Edgar endossait sa personnalité d'entrepreneur, obsédé par l'avancée des travaux et par le profit : il était entêté, prêt à tout. Mais la nuit, rien n'était plus pareil à cause des voix : il avait alors l'impression de perdre tous ses repères acquis durant le jour et de redevenir le petit garçon d'une enfance oubliée. La nuit, sa vie basculait vers un passé obscur qu'il avait tout fait pour enterrer, mais que les voix, il en était certain, entendaient faire resurgir. La deuxième nuit, elles furent légèrement plus fortes et, cette fois, derrière l'étau de souffrance presque insoutenable, Edgar parvint à saisir quelques bribes : les voix évoquaient des livres enfouis, des poèmes, le plaisir de lire et d'être écouté, autant de souvenirs qu'Edgar désirait plus que tout ne pas exhumer. Car obéir aux voix, se souvenir, c'eût été devenir fou.
Les jours suivants, le téléphone sonna sans cesse. Edgar, qui refusait toujours de se rendre sur place, recevait le compte rendu de son associé. La deuxième matinée, après qu'ils eurent déjà tout arraché et coulé du béton, les ouvriers trouvèrent d'autres pousses qui avaient perforé la nouvelle dalle, exactement de la même façon. Ils avaient trouvé un vestige de tuyau en cuivre, complètement tordu, comme s'il avait été enserré par une tige de bambou. De plus en plus nerveux, l'associé avait néanmoins ordonné que l'on continuât, essayant d'atténuer le désarroi des ouvriers qui croyaient devenir fous. Mais à la fin de la première semaine se produisit un incident nettement plus grave : alors qu'un des ouvriers était occupé à réparer un tuyau, une pousse de bambou explosa le béton et passa à travers son pied, le traversant à la verticale. Il fut envoyé à l'hôpital, se débattant, hurlant que le bambou avait poussé là à dessin, pour lui perforer le pied. La blessure fut sans gravité, mais l'ouvrier, traumatisé, convainquit plusieurs camarades de quitter le chantier. Peu à peu, ce chantier provoqua peur et superstition, on le dit hanté, possédé. L'associé d'Edgar était découragé, partagé entre l'appât du gain et la crainte que tout ne recommence encore et encore. Un seul homme avait la réponse de ce gâchis, et cet homme ne vivait plus que dans le noir, assailli par des voix qui lui donnaient de terribles migraines ; elles étaient devenues plus fortes, resserrant l'étau de la douleur sur son crâne. Edgar continuait à s'accrocher à sa raison, qui seule, lui évitait la tentation de se souvenir. Un peu plus d'une semaine après le début des travaux, l'associé d'Edgar lui fit part de sa volonté d'abandonner les travaux, écœuré et effrayé par les évènements. Edgar ne fit aucune difficulté, car alors, de nouvelles choses importantes à faire le pressaient : se souvenir. Les voix prenaient le dessus sur sa raison, forçant Edgar à plonger dans les tréfonds de lui-même, à la recherche d'une réponse : pas seulement une réponse aux faits récents, mais une réponse à sa vie toute entière : pourquoi était-il devenu l'homme d'aujourd'hui ? Quels méandres avait-il empruntés ? En obéissant aux voix, il comprit une chose importante : alors qu'il avait déjà été pénétré de l'impression qu'il connaissait ce murmure, il sut dorénavant qu'il s'agissait de celui de la bambouseraie, qui communiquait ainsi lorsqu'elle existait encore. Le vacarme était épouvantable dans sa tête, néanmoins racontait-il l'histoire de son enfance oubliée : les voix évoquaient des noms de poèmes oubliés, Le Dormeur du Val, À une passante, des héros de papier, David ou Alice, puis elles se durcissaient pour rappeler l'existence d'un placard sombre et effrayant, d'une mère folle à lier, d'un doigt tranché une chaude après-midi d'été où il était rentré en retard sans avoir eu le temps de cacher son livre, elles déploraient, enfin, une amitié d'abord perdue puis détruite.
Au moment où les voix furent les plus fortes, Edgar Fedden se souvint, en un éclair de douleur et de remords atroces, de tout ce qu'il devait à la bambouseraie, qu'il avait sciemment assassinée, à ses seuls amis, qu'il avait arrachés de leur terre. Il avait retrouvé son enfance et la folie. Edgar ne put supporter son crime. Rongé par le remords, par l'horreur du gâchis qu'il avait entraîné, il se rendit aux premières lueurs de l'aube à l'ancienne bambouseraie. La Nature commençait peu à peu à reprendre ses droits : les bambous recouvraient presque entièrement le béton, les feuilles s'épanouissaient, l'eau se frayait un chemin entre les fissures. Mais Edgar n'entendait que le cri des racines en souffrance, que la plainte des nervures des feuilles. Maintenant qu'il avait retrouvé les images de son enfance, il eut encore plus mal de constater ce qu'il avait détruit, gâché. Il hurla un cri de désespoir, de pardon, puis le coup de feu résonna dans l'air pur et frais de l'aube naissante. Les feuilles oscillèrent, exhalant un soupir. Edgard Fedden mourut dans le seul endroit où il avait jamais été heureux. Pour cette fois, la Nature fut la plus forte.




