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Enfants de la haine
Enfants de la haine, premières pages
Enfants de la haine, premières pages
Vendredi 3 novembre 2000
Je n'ai jamais aimé que mon père. Cet aveu pourra me faire passer pour un monstre, mais c'est la vérité. Je n'ai jamais aimé que mon père. En écrivant cette phrase, je jouis également du malheur et du bonheur qu'elle recèle, car tous deux me constituent femme aimante, passionnément dévouée et fervente adoratrice d'un dieu qui m'est interdit.
Aujourd'hui, j'ai vingt-trois ans, il en a quarante-six et je le trouve toujours aussi beau. Il vit seul. Depuis que ma mère a obtenu le divorce, quand j'avais quatre ans, il ne s'est jamais remarié. J'imagine qu'il a eu ce qu'il est convenu d'appeler des «aventures», mais je peux aussi bien l'imaginer tout à moi, car il ne nous a jamais présenté ses éventuelles conquêtes. Je devine qu'il n'a jamais voulu corrompre son image en nos coeurs, celui d'Orlando et le mien.
Je sais pourtant qu'on veut m'arracher à mon amour. Il existe des forces contre lesquelles je dois lutter en permanence, et cette sensation de perte m'est une angoisse insupportable, comme la mort. Sans lui, je suis vide. Je ne sais plus qui je suis. Avec lui, ma vie reprend un sens. Il est l'axe autour duquel je gravite. Qu'on m'ôte cet axe et je ne suis plus qu'un ancien satellite errant dans l'obscurité infinie. Les gens, les juges, ma mère, ne savaient pas ce qu'ils faisaient lorsqu'ils ont décidé à ma place que je ne devais pas le voir. Quelles lois iniques ! Comment accepter cette fêlure au coeur de ma vie ? Qui sont ces gens qui osent se parer des insignes du pouvoir et de la justice pour ainsi sacrifier mon existence, pour ainsi créer des martyrs ? La société moderne ne génère plus de martyrs religieux, mais des martyrs familiaux, car elle a voulu supprimer le noeud essentiel de la famille, et ce noeud est aussi sacré. Le père, c'est le Verbe, le Verbe, souffle de l'ordre universel, symbole de la présence divine. Refuser au père le droit de siéger au centre de sa famille, c'est renier Dieu, c'est changer l'ordre des planètes et disposer la lune à la place du soleil. Monde factice, pseudo-libertaire, qui crée sans les voir des étouffoirs terrifiants. Monde borgne, où l'on s'aveugle à la lueur d'un seul astre, qui n'est pas le plus puissant ! Mais moi, je veux voir ! Et puisque l'on m'a forcé de tout voir de l'oeil gauche, comme avec un écarteur de paupières, infatigablement fixé sur mon orbite rougie, alors je veux grand ouvrir mon oeil droit et distinguer tout ce qu'on a voulu éclipser devant moi.
Toutes ces heures, ces journées, parfois ces mois entiers sans le voir, sans pouvoir jouir de sa présence, sans profiter de ses paroles ! Torture infâme que les bourreaux doivent payer. Il n039;y a pas de pardon possible. Il n'est plus possible de rattraper le temps perdu. Le temps est irrémédiable, ainsi que ma haine, ainsi que ma vengeance.
On m'a séparée de lui à quatre ans, de sorte que je ne conserve que de vagues souvenirs de l'époque où il était toujours là. Ce ne sont même que des bribes de séquences. Il me semble qu'il venait me prendre à l'école, geste qu'ensuite on lui a refusé, puisque la loi affirme que la mère peut s'éloigner tant qu'elle veut, dérobant ainsi les enfants aux éventuelles visites du père. Ma mère ne s'est pas privée de ce pouvoir. Alors qu'elle aurait pu rester dans la même ville que lui, aussitôt le divorce prononcé, elle nous a emmenés à six cents kilomètres de là. Il ne restait plus à mon père que des bouts de fins de semaines et des morceaux de vacances pour venir nous voir.
Je me souviens de ces longs trajets, qui nous épuisaient lorsque nous devions les répéter en deux ou trois jours et qui nous montraient en même temps l'espace terrible que notre mère avait imposé entre notre père et nous. Cet espace était pour nous, jeunes enfants, infranchissable. C'était une sorte de territoire redoutable, une contrée obscure et maléfique, que nous ne traversions qu'avec notre guide retrouvé. Jamais notre mère ne nous a conduits chez lui. Plus tard, à l'adolescence, nous avons pu faire le voyage en train ou en avion et lui éviter une part de la fatigue. Mais dix années de cet exil forcé étaient déjà passées et il ne se trouvait qu'atténué. Toujours, notre père ou nous-mêmes avons dû faire effort pour simplement nous voir, alors que les familles unies ne songent même pas à l'extraordinaire chance de rester ensemble.
Je me souviens aussi de la grande bibliothèque qu'il possédait dans la maison, avant le divorce. Mon père y mettait certains livres de sa librairie, si bien que la maison, puis l'appartement qu'il a occupé après la séparation, furent envahis
d'ouvrages. Enfant, je m'appropriais déjà la vision de ces grands rayonnages qui me paraissaient infinis.
Ma mère a monté un salon de coiffure à Nantes. Moi, dès que je retournais à Toulouse, j'allais me replonger dans les livres, soit dans la librairie, soit dans la bibliothèque, qui était une image de l'esprit de mon père. C'est lui qui m'a ouvert à la littérature...
Mis à jour (Vendredi, 11 Juin 2010 11:04)







