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Boucherie moderne
Boucherie moderne, premières pages
Boucherie moderne, premières pages
Premières pages de Boucherie moderne :
Mardi 15 octobre 2002.
Je viens de me lever et mon miroir me trouble. Dans la pénombre de l'aube, je distingue un étrange profil. J'avance la mâchoire, j'élargis les narines, j'écarquille les yeux. Une facilité déconcertante me rapproche de l'animal. C'est peut-être un effet de l'ombre ou de la mauvaise nuit. Des cauchemars atroces m'ont poursuivi. Parmi eux, j'ai souvent la vision d'une foule qui me prend en chasse en vociférant et gesticulant, tout en me laissant juste un peu d'avance pour pouvoir prolonger le supplice. En général, ils finissent par vouloir me lyncher et je me réveille au moment où le bourreau me passe la corde autour du cou. Cette nuit, ils m'ont hissé sur une échelle contre un arbre et je me suis retrouvé pendu à une grosse branche, dont je distingue encore l'écorce dure et contournée. La gorge me serrait horriblement. J'allais mourir. Mais non. Je me retrouve dans ce monde. En même temps, je découvre ce changement étrange, qui me pousse à reprendre mon journal intime pour tenter de l'analyser.
Le ciel s'ouvre au loin en longue corolle bleue, ourlée d'or et d'améthyste. La journée sera belle. Mais une secrète angoisse s'enroule en moi, comme un lent serpent. Pourtant, je dois aller travailler. Il me faut m'habiller, me laver, déjeuner et prendre la direction du cabinet de Maître Lecram, où j'effectue mon stage d'avocat.
A contre cœur, j'ai accompli ces tâches et j'ai descendu les quatre étages qui séparent mon studio de la rue commerçante où j'ai subi le brouhaha et l'agitation de la grande ville. Il m'a semblé que les gens me regardaient bizarrement. Au cabinet, on m'a installé dans le petit bureau du fond. La secrétaire me dit « Bonjour », après un temps d'hésitation et me lance le rituel moderne du « Ça va ? », auquel je réponds tout aussi conventionnellement. Quand Maître Lecram entre un peu plus tard, il me dit :
« Tiens, tu as l'air bizarre, Val. Tu as mal dormi ?
- Oui.
- Tu es, comment dire, tout empâté, n'est-ce pas ?
- Vous avez sans doute raison ».
Je n'arrive pas à le tutoyer. Lui, il tutoie tous ses employés. Il est de la génération soixante-huit. En fait, mes relations dans ce cabinet, que je fréquente depuis seulement deux semaines, ne permettent pas une conversation plus intime, qui prendrait le tour de la confession. Nous en restons donc là et Maître Lecram me donne ses instructions pour la journée.
J'ai ruminé jusqu'au soir.
J'ai regardé la chaîne d'informations continues. L'Indonésie a accusé le réseau Al-Qaida d'être impliqué dans l'attaque à la voiture piégée contre une discothèque de Bali, qui a fait cent quatre-vingt-trois morts. Jakarta a promis d'agir, désormais, de manière radicale contre le terrorisme.
A Bagdad, aujourd'hui, Saddam Hussein se fait plébisciter pour un nouveau mandat de sept ans, par les Irakiens obligés d'aller voter pour lui.
Cette nuit, je ne dors presque pas. Je somnole ou je suis pris d'une fébrilité incompréhensible.
Mercredi 16 octobre 2002.
Ce matin, le miroir m'attire de nouveau. J'observe une aisance encore plus nette pour modifier mes traits, une souplesse étonnante et une légère évolution au repos, qui paraît donc définitive. Mon portrait me rappelle de plus en plus ces visages de l'Irlande profonde, que j'ai côtoyés avec ma classe de lycée, il y a quatre ans déjà. Dans le Connemarra, j'avais été frappé par ces lignes épaisses, ces formes carrées, ces arcades sourcilières prononcées. Certaines personnes, en France, m'ont parfois dit que j'étais carré, de silhouette et de visage, mais aujourd'hui je ne peux plus le nier.
J'ai un peu de temps avant d'aller au travail. Pour me distraire, j'allume la télé. La chaîne météo annonce un temps maussade pour aujourd'hui. Le présentateur en était tout désolé. La chaîne d'infos vingt-quatre heures sur vingt-quatre déroule ses « flashs ». Catastrophe aérienne. Images des corps. Je n'ai jamais pris l'avion et je crois que j'en aurais peur. C'est comme monter dans un cercueil, car on n'a aucune chance de réchapper d'un accident. Sports. Le championnat de foot en Italie est au bord de la faillite, en raison des salaires et des transferts exorbitants. Fin du « flash ». « Pubs ». Je coupe le son. Je ne supporte plus cette soudaine hausse du volume imposée par la propagande commerciale. Ces bruits criards et grotesques. Les images racoleuses - femmes à demi-nues, superbes voitures - passent comme des crustacés bizarres dans un aquarium.
Il faut tout de même que j'aille au travail. Depuis longtemps je veux devenir avocat, et mes professeurs d'université ont confirmé cette vocation en me rendant fier de mes résultats. J'avais compris la toute puissance de la justice dès le divorce de mes parents, quand j'avais neuf ans. Ma mère en avait fait la demande, pour incompatibilité de caractère, et avait obtenu notre garde, celle de Bruno, qui n'avait qu'un an, et la mienne. Mon père était condamné à verser une forte pension par rapport à ses revenus de maçon. Il a soudain disparu et je ne sais ce qu'il est devenu. Peut-être est-il mort ? Ma mère nous a élevés grâce aux aides sociales et à de petits boulots. Par mon travail, je vais pouvoir l'aider à vivre correctement, mais aujourd'hui, je me sens perturbé.
J'arrive au cabinet, situé dans un de ces beaux immeubles du dix-huitième siècle, qui donnent son caractère raffiné au centre de Nantes, puis je monte les deux étages de marbre et pénètre dans les bureaux. J'ai emporté mon journal intime pour prendre quelques notes. Il ne me quitte plus. Chaque fois que j'entre ici, je ressens une atmosphère pesante et triste, peut-être à cause de la lumière toujours grisâtre, de la pollution et des trépidations du centre ville qui parviennent à nous malgré les pierres anciennes. De bon matin, je suis déjà fatigué.
Maître Lecram arrive et me donne rapidement ses instructions. Il me regarde à peine, tout en me tutoyant. De toute façon, j'ai peu de travail, car cette après-midi j'assisterai avec un autre stagiaire aux audiences d'un juge aux affaires familiales.
Ce matin, je dois organiser trois dossiers de surendettement, car ils prolifèrent. Voilà une famille aux revenus moyens. Le père est taxi, la mère est une jeune secrétaire. Ensemble, ils gagnent environ deux mille deux cents euros par mois, quinze mille francs, (j'ai toujours autant de mal avec la nouvelle monnaie internationale). Ils perçoivent aussi les aides sociales pour deux enfants. Normalement, ils ne devraient rencontrer aucun problème. Mais ils ont beaucoup consommé : un crédit immobilier trop élevé, deux crédits pour les deux voitures, un crédit à la consommation, quatre cartes de crédit dans des chaînes de grands magasins, plus les assurances, l'essence, les impôts et les frais quotidiens. Ils viennent encore d'alourdir la barque en partant en vacances cet été, pour mille cinq cents euros, dix mille francs, qui s'ajoutent sur leur crédit permanent... Total, à peine ont-ils perçu leurs salaires qu'ils n'ont plus d'argent, ne serait-ce que pour manger. Si on les laisse s'enfoncer dans cet abîme, ils vont contracter de nouveaux crédits pour rembourser les précédents, à des taux exponentiels. Ils demandent de l'aide. Il se demandent s'ils peuvent se retourner contre toutes ces sociétés qui accordent des crédits sans examiner les ressources et les charges, à des taux d'usurier. Evidemment non. Ils se sont laissé bercer par les sirènes de la consommation. A eux d'essayer maintenant de surnager, tandis qu'ils ont noyé leur budget pour plus d'une décennie. Si ces cas se multiplient, la société entière court à sa perte, car l'accumulation des clients insolvables pourrait rendre les banques et les sociétés qui les exploitent elles-mêmes insolvables et ainsi de suite dans une chute formidable de la pyramide financière.
Cela me fait songer aux sacrifices que maman nous a imposés. Pas de voyages de vacances. Pas de voiture. Peu de jouets. Peu de frais de nourriture et de linge. Un petit appartement en H.L.M. Les seules dépenses exceptionnelles qu'elle accordait concernaient les études, car elle avait compris que c'était le seul moyen de nous en sortir. Pour continuer en université, j'ai moi-même dû bosser. Serveur dans une chaîne de restauration rapide, vacataire au casier judiciaire national, surveillant dans un collège de banlieue. Je me méfie beaucoup du culte de l'argent. En même temps, j'avoue que beaucoup de choses me font envie. Toute la journée, nous subissons la tentation des vitrines de magasins, des affiches, des publicités dans les boîtes aux lettres, dans la presse, à la radio ou à la télévision. Chacun est jugé sur ses possessions. Tout foyer se doit de posséder une voiture, une télévision, des appareils ménagers, maintenant ce sont les ordinateurs et les portables. Sinon, vous n'êtes pas comme les autres et leur regard vous accable. C'est le système entier qui induit une morale collective de l'avoir, contre laquelle il devient difficile de faire de la résistance.
Je reprends mon journal. Il est midi trente. Je suis un peu pressé, car je dois me rendre au palais de justice. J'ai attrapé un sandwich américain au « fast food » du coin. Je crois que c'est la dernière fois, car j'étais extrêmement mal à l'aise dans la queue. Agitation. Stress des serveurs. Mauvaises odeurs. Cela me rappelait les trois mois où j'ai travaillé là-dedans. Les employés ne sont que des citrons que les patrons pressent et dont ils jettent l'écorce. Et puis, dans la clientèle de jeunes, j'ai remarqué de plus en plus d'obèses. Je ne veux pas leur ressembler. La prochaine fois, j'essayerai de me préparer une salade froide. Maintenant, je file au palais de justice. Je vais à pied par économie.
L'après-midi m'a été pénible. Je suis vite fatigué, alors que je débordais d'énergie. La juge était d'apparence sévère. Environ cinquante ans, tailleur gris, lunettes épaisses cerclées d'écaille, petite bouche aux lèvres minces. Pendant quatre heures, se sont succédé, comme à la chaîne, des couples en divorce qui se déchirent pour des problèmes de garde d'enfant, de pension trop ou pas assez élevée, d'autorité sur l'éducation. Cela me renvoyait à ma propre enfance. L'absence de mon père. Les sacrifices de ma mère. Mon rôle de pseudo-père auprès de mon jeune frère. Autant de souvenirs difficiles. L'intérêt que j'éprouvais pour ce métier consiste toujours dans mon identification aux problèmes vécus, cependant, ma passion s'est trouvée atteinte par l'effroyable misère humaine, les sentiments bas, la médiocrité, la vulgarité, la rapacité, qui dominent les diverses affaires. En fin de journée, nous avons pu discuter avec la juge. Elle prône une justice impartiale, objective. Elle semble très sûre d'elle-même et de l'importance de sa fonction. Mais quand je lui demande pourquoi tous les Juges aux affaires familiales sont des femmes et pourquoi la garde des enfants est confiée dans quatre-vingt-quinze pour cent des cas aux femmes, elle me répond que c'est l'ordre social qui l'impose et nous fait un laïus sur l'amour maternel. Elle vit donc sur des préjugés.
Il est minuit.
Je ne parviens toujours pas à dormir. A travers la lucarne ovale de l'œil de bœuf, j'observe la lune, toute seule dans le ciel profond. Elle sera bientôt ronde. Aucun nuage. Aucune étoile. Seul son éclat resplendit et baigne ma chambre d'une lueur irréelle. Ma vie me semble étrangement décalée par rapport à ce que j'imaginais. Lorsque je travaille, c'est un peu comme si je me dédoublais. Il y a mon moi secret et mon moi apparent, celui que je présente en surface, qui parle à ma place, qui gesticule, qui évolue. Mais ce n'est qu'une carapace. C'est la nécessité de l'argent qui me force à l'insérer dans la société et à me glisser dans ce fantôme. Il me donne si peu l'impression d'être moi que j'ai parfois la sensation de vivre un songe, ou parfois un cauchemar grotesque.
La lune change d'angle, change de forme, presque imperceptiblement, comme toutes choses sur notre habitacle transitoire. Elle va bientôt disparaître de ma lucarne. Mais son albedo continue de flotter dans l'obscurité et de l'approfondir.
La nuit se fait plus épaisse. Je sens mes paupières s'alourdir. Je ferme les yeux. Je vais me blottir en boule au fond de mes draps.
Les draps sont lourds. Je m'enfonce dans un liquide bleuâtre, très sombre. Je nage, mais l'eau semble de l'encre. Je dois tenter de garder la tête levée, car j'ai l'impression qu'une simple immersion m'engloutirait. Nager. Nager. J'enfonce mes bras dans l'encre lentement, régulièrement. Au loin apparaît une île lumineuse. Je vais peut-être me sauver de cet océan nocturne. Après de longs efforts, j'arrive sur une plage de sable très blanc, presque éblouissant. Pourtant, il faisait nuit. Je vois des personnages attablés au loin, sous une palmeraie blanche. Je me rapproche. Ils sont trois. Je ne distingue que leurs dos, qui sont impressionnants par leur carrure. Je m'approche encore. Je suis tout près. Soudain, le premier se retourne et son apparence me fige d'effroi. C'est un homme qui porte un visage de lion, avec des cheveux qui ressemblent à une crinière blonde, deux grands yeux ronds, étrangement verts, sous de lourdes arcades sourcilières et une gueule de fauve qui s'entrouvre sur de longs crocs. Les deux autres se retournent aussi. Le deuxième porte un buste de cerf - comment n'avais-je pas distingué ses superbes ramures ? - et l'autre est une biche, aux yeux magnifiques. J'ai terriblement peur. Dans quel piège suis-je tombé ? Dans le lointain, j'entends un cor de chasse. A la lisière de la palmeraie, apparaissent des chasseurs, en foule nombreuse, toute une chasse à courre, mais ces chasseurs sont tous des hommes à buste de cerf. Ils font grand bruit avec leurs cors et avec leurs pieds, qui résonnent comme des sabots. Leur port est très noble. Je réalise qu'ils chassent un homme. Cet homme, c'est moi ! Je suis terrifié; je prends la fuite; je cours à perdre haleine. Le chemin s'obscurcit sous les frondaisons de plus en plus épaisses. Je suis égaré dans une forêt très sombre. Je les entends toujours courir derrière moi. C'est un bruit fracassant de cornes qui frappent des cailloux. Je suis épuisé... Ils vont me rattraper. Je tombe. Je suis perdu. Soudain, je me réveille.
Mis à jour (Vendredi, 11 Juin 2010 11:02)







