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Beauté de Nantes tome 1
Préface
Beauté de Nantes - Préface
«La forme d'une ville
Change plus vite, hélas ! que le coeur d'un mortel»,
écrivait Baudelaire dans «Le Cygne». Si l'on pouvait prendre conscience, comme dans un film accéléré, de tous les changements qui se sont accumulés depuis la création d'une communauté, singulièrement à Nantes, les premiers pas des premiers humanoïdes sur les berges du fleuve, leurs hésitations, leurs effrois, leurs enthousiasmes, l'érection des premières huttes, des premières maisons, des premiers temples, les efforts considérables de centaines et de milliers de mains pour amener les pierres et le bois sur le lieu désiré, pour les conformer, les hisser, les assembler, et l'oeuvre de l'art sur ces monuments selon le goût des époques sans cesse renouvelées, puis les premières églises, en l'honneur des martyrs, le château, qui marque l'échange de la liberté sauvage contre l'apparence de sécurité urbaine, les crises politiques, sociales et religieuses, les foules qui s'amassent en faveur de tel ou tel personnage et de telle ou telle idée, les grands rois, les empereurs, les grands héros dont l'aura brille encore sur leur passage, les crimes horribles, les monstres sous forme humaine, qui profitent du pouvoir pour assouvir leur soif de cruauté, pour torturer, violer, massacrer, les conquérants admirables ou terrifiants, les fanatiques et les tolérants, les puissants et les humbles, les célèbres et les inconnus, et encore les jours de fête et les jours de deuil, les minutes heureuses et les temps du malheur, l'extension du domaine de la pierre taillée sur la terre brute et sur l'eau vaincue par les pilotis ou par les comblements, le raffinement des décors aux périodes d'apogée, leur déréliction dans la médiocrité, puis, malgré le règne moderne de l'Utile, toujours cette aspiration à la Beauté chez quelques-uns, quelques sauveurs de la mémoire, sensibles à leurs racines, ou quelques visionnaires de l'avenir, qui, parfois, ont la chance d'être compris par leurs contemporains, mais qui, souvent, doivent patienter dans l'ombre, et mourir, avant que leur message ne devienne audible pour le grand nombre, et encore d'autres bâtisseurs, d'autres destructeurs, d'autres vies, d'autres morts, toujours s'ajoutant au flux continuel qui se meut selon le temps et selon l'espace intimement mêlés, si l'on pouvait en prendre conscience, alors on serait stupéfait.
Il existe donc dans une ville cette succession qui donne une idée du mélange infini, mais il existe aussi une forme d'immuabilité, à laquelle s'accrochent les traditions, qui se compose peu à peu, sans doute à partir des éléments de particularité géographique, pour constituer l'esprit du lieu, le genius loci des Anciens. A Nantes, Neptune était tout puissant, comme l'indiquent la devise de la ville et sa statue sur la place centrale, entourée de la Loire et de ses affluents, ainsi que des créatures mythiques de la mer. La situation sur l'estuaire apporte à la cité le souffle du large, atténué, certes, mais déjà sensible, surtout si l'on se poste sur le belvédère de la butte Sainte-Anne, à côté du musée Jules Verne, là où le rêveur d'immensités et de profondeurs peut s'enivrer dans le grand vent d'ouest de la brusque réunion des bras de la Loire en un geste titanesque qui pousse jusqu'à l'océan. Nos lointains ancêtres ont dû s'arrêter là, fascinés par ce remous qui brasse les eaux douces et les eaux salées, en pensant que ce lieu de mélange aquatique favoriserait les échanges de tous ordres. Et ce fut le cas. Ainsi le coquillage labyrinthique des rues étroites a-t-il grandi dans le giron de la Loire et de l'Erdre, et s'est-il développé d'est en ouest, toujours en longeant le fleuve vers le large, et maintenant, il est question de la communauté urbaine qui unit Nantes avec Saint-Nazaire.
L'autre divinité tutélaire est Mercure, qui protège le commerce et les lettres, qu'on retrouve dans le nom du chef de la cité lors des guerres de religion, le duc de Mercoeur. De fait, Nantes fut célébrée par de nombreux peintres et écrivains, notamment durant son apogée maritime, mais elle fut surtout marchande. Ses somptueux immeubles du XVIIIe siècle sont le résultat de la conjonction entre l'océan et le commerce, malheureusement rentable au prix de l'inhumanité négrière. Il flotte aussi un air de conscience sombre dans cette ville coupable, comme beaucoup d'autres à d'autres titres, puisque l'humanité est attirée par les vices, mais accentué ces derniers temps par le communautarisme. C'est que les divinités tutélaires ne sont pas toujours d'accord, puisque l'une inspire l'infini et l'autre la mesure, qui peut devenir étriquée, voire angoissante. Cet air sombre est grossi du flot des souvenirs terrifiants des massacres, des épidémies, des inondations, des Vikings, de Gilles de Rais ou de Carrier, auxquels il faut ajouter les bombardements et les envahisseurs nazis.
De grandeur en décadence, les époques se succèdent et s'impriment dans les mémoires, dans les pierres et dans ce nom étrange pour une oreille française, «Nantes», dont l'unique syllabe crée une sonorité ramassée, molle et mélancolique en son début, avec juste une légère touche dynamique à la fin.
Par les ardoises au nord ou les tuiles au sud, dans le granit ou dans le tuffeau, la ville exprime aussi son mélange d'influences, à la fois bretonne et ligérienne, liée à Rennes comme à Angers et même à Tours, peut-être plus proche, historiquement, de Bordeaux, l'autre grand port de la façade atlantique qui connut sa grande époque au XVIIIe siècle, comme elle ouverte sur l'Afrique et sur l'Amérique.
Ainsi les souvenirs collectifs se mélangent-ils avec les souvenirs personnels, de sorte que le pas du flâneur curieux réunit ses amis, ses amours, ses coups durs, ses émerveillements, dans le tissu de l'Histoire et se retrouve enlacé par son amante en même temps que passent Jules César et ses légions, Henri IV pacificateur, ou Louis XIV qui donne l'ordre à Colbert de faire arrêter Fouquet, ou la duchesse de Berry qui fomente un soulèvement royaliste avant de se faire surprendre dans sa cachette derrière le foyer d'une cheminée de la rue Haute du Château. Puis surgissent de l'ombre la poésie et les réflexions de Chrétien de Troyes, de Stendhal, d'Henry James, de Jules Verne, de Julien Gracq et de bien d'autres, et les toiles merveilleuses de Turner... Aux passants curieux et sensibles d'ouvrir leur être à cette agglomération de pensées, d'émotions, de sensations, et à leur tour de témoigner.
Thierry Orfila







